Vallée de Ferghana
Une enclave fertile de 22 000 km² entre Tian Shan et Alay, où la soie ikat, la céramique bleue et les couteaux pchak se fabriquent encore selon les méthodes du XIXe siècle.
La vallée de Ferghana occupe une dépression de 22 000 km² à l'est de l'Ouzbékistan, encadrée au nord par les chaînes du Tian Shan et au sud par les contreforts de l'Alay. C'est une enclave fertile arrosée par le Syr-Daria et ses affluents, où vivent près d'un tiers des Ouzbeks sur moins de 5% du territoire national. Pour y accéder depuis Tachkent, nous empruntons la route qui franchit le col de Kamchik à 2 268 mètres, seul passage routier entre la capitale et la vallée. La traversée prend cinq à six heures et marque un changement net : le paysage s'ouvre sur des champs de coton, des vergers de grenadiers, des mûriers alignés en bord de route.
La vallée a longtemps été le grenier de l'Asie centrale et un carrefour de la Route de la Soie reliant Kachgar à Samarcande. Cette position a façonné un tissu artisanal dense, encore actif aujourd'hui. À Margilan, la fabrique Yodgorlik perpétue la fabrication du khan-atlas, cette soie aux motifs flammés obtenus par teinture des fils de chaîne avant tissage. Nous y suivons toutes les étapes : dévidage des cocons, ligaturage des écheveaux, plongée dans les bains d'indigo ou de grenade, montage sur métier. La technique de l'ikat se transmet ici depuis le XIXe siècle. Richtan, à 50 kilomètres à l'est, concentre une cinquantaine d'ateliers de céramique. La couleur bleu turquoise locale provient d'un mélange d'oxyde de cuivre et de cendres végétales, cuit autour de 1 000°C. Tchoust, plus au nord, fournit les couteaux pchak à manche d'os ou de corne, reconnaissables à leur lame courbe.
Le caractère de la vallée tient aussi à sa densité humaine et à son ancrage religieux. Andijan, Namangan, Ferghana et Kokand totalisent plus de trois millions d'habitants. Kokand fut la capitale d'un khanat indépendant jusqu'en 1876, et le palais de Khoudayar Khan, construit dans les années 1870, conserve sa façade de 70 mètres couverte de majolique polychrome et ses 27 salles encore visitables. Namangan abrite la médersa Mulla Kyrgyz et le complexe de Khodja Amin, repères de la pratique soufie locale. La vie quotidienne s'organise autour des bazars : celui de Kumtepa à Margilan, ouvert le jeudi et le dimanche, reste le plus grand marché de tissus de la région, où se croisent acheteurs venus du Kirghizistan, du Tadjikistan et de Chine.
La cuisine reflète cette densité agricole. La vallée produit ses propres variétés de melons et de grenades, ses noix, ses abricots séchés. Le plov local, plus gras et plus sucré qu'à Tachkent, se cuisine avec du coing et des raisins secs. Nous arrêtons volontiers les voyageurs dans une tchaïkhana de Ferghana pour goûter le chouchvak, ces petits raviolis frits, ou le norin, pâtes coupées au couteau servies froides avec de la viande de cheval. Les petits restaurants familiaux d'Andijan préparent encore le katyk maison, yaourt fermenté que l'on boit ou que l'on ajoute aux soupes.
Politiquement, la vallée a longtemps été sensible et fermée aux étrangers. Le tourisme international y a démarré tardivement, après 2017, ce qui explique l'absence d'infrastructures hôtelières comparables à Boukhara ou Samarcande. C'est précisément ce qui fait l'intérêt du détour : on y voit un Ouzbékistan qui vit pour lui-même, pas pour le visiteur. Les artisans ne récitent pas un discours formaté, les bazars ne se mettent pas en scène. Notre équipe travaille avec des familles d'artisans à Margilan et à Richtan qui ouvrent leurs ateliers pour des démonstrations détaillées, parfois sur une demi-journée.
À découvrir
Atelier de soie Yodgorlik à Margilan. Suivre la transformation du cocon en khan-atlas dans le dernier atelier de la vallée à fabriquer la soie selon les méthodes du XIXe siècle, teintures végétales et métiers à bras inclus.
Palais de Khoudayar Khan à Kokand. Façade de 70 mètres couverte de majolique bleu et vert, dernière résidence des khans de Kokand avant l'annexion russe de 1876.
Bazar de Kumtepa. Marché de tissus et d'ikats deux fois par semaine à Margilan, fréquenté par les commerçants des vallées voisines du Kirghizistan et du Tadjikistan.
Céramistes de Richtan. Visite des ateliers familiaux qui travaillent encore la terre rouge locale et le bleu de cuivre, héritage de neuf siècles de production continue.
Col de Kamchik. Franchissement à 2 268 mètres de la seule route asphaltée reliant la vallée au reste du pays, avec arrêts panoramiques sur les contreforts du Tian Shan occidental.
Quand y aller
La vallée bénéficie d'un climat continental marqué. Les mois favorables se concentrent d'avril à juin et de septembre à octobre. Au printemps, les températures oscillent entre 18 et 25°C en journée, les vergers sont en fleurs en avril, les mûriers se couvrent de feuilles en mai, période où démarre la saison de la soie. L'automne ramène les récoltes : grenades en septembre, coton d'octobre à novembre, avec des températures encore confortables de 20 à 27°C.
Nous déconseillons juillet et août, où le thermomètre dépasse régulièrement 38°C dans les villes de la vallée, l'air devient lourd et les artisans interrompent souvent leurs cuissons en pleine journée. L'hiver, de décembre à février, reste praticable mais frais (0 à 8°C), avec un col de Kamchik parfois fermé quelques heures après les chutes de neige. Les pluies sont peu abondantes, concentrées entre mars et avril, sans gêner réellement la circulation.
Conseils pratiques
Comptez trois jours pleins pour une première découverte depuis Tachkent : un jour pour la traversée du col de Kamchik et l'arrivée à Kokand avec son palais, un jour pour Ferghana, Margilan et ses ateliers de soie, un jour pour Richtan et le retour. Avec quatre ou cinq jours, on ajoute Andijan, ville natale de Babour fondateur de l'empire moghol, et Namangan pour ses médersas. Le point d'entrée est routier depuis Tachkent, environ 320 kilomètres, ou aérien via les petits aéroports de Ferghana, Andijan et Namangan, desservis par vols intérieurs quotidiens d'une heure depuis la capitale.
La vallée se combine logiquement avec Tachkent en début ou fin de circuit. Elle s'intègre moins facilement avec Samarcande, Boukhara ou Khiva, car elle impose un aller-retour par Tachkent. Le confort hôtelier reste correct mais sans luxe : maisons d'hôtes familiales à Margilan et Kokand, hôtels trois étoiles standards à Ferghana et Andijan. La région convient aux voyageurs déjà familiers de l'Asie centrale ou venus pour une deuxième fois en Ouzbékistan, aux passionnés d'artisanat textile et de céramique, et aux contemplatifs qui préfèrent le quotidien d'une vallée habitée aux grands monuments timourides. Moins adaptée aux familles avec jeunes enfants pour qui la route du col reste longue.






